jeudi 15 octobre 2009

Les temp(e)s gris(es)

Azazel. Boris Akounine. (2003)

         Sous ombrelle de dentelle, ou derrière vos binocles, découvrez la Russie tsariste du XIXe.
Eraste Pétrovitch Fandorine, fonctionnaire jeunot de 14ème rang vous y promène, vous y attache puis enfin vous y abat. Pour de vrai. Il vous tue. C’est si simple de s’y laisser prendre. Les mots sont maniés avec une virtuosité qui la rend toute ordinaire mais pas moins efficace, les descriptions sont comme des paysages, les personnages ont chacun leur densité propre… Le bémol ne porte que sur la complexité des noms, que ce soit ceux des personnages dont on a peur d’écorcher la prononciation à l’oreille, ou encore ceux des rues aux longueurs abominables. Mais peut-on retirer à l’auteur le crédit de nous faire vivre ce pays tel qu’il était : exotique et inaccessible ? Non. C’est ce que j’ai pensé à ma première lecture, m’efforçant de retenir les patronymes, en les marmonnant entre mes dents serrées pour les rentrer une fois pour toutes ; comprendre aussi les rouages de la hiérarchie russe, et aujourd’hui que ce livre figure parmi mes favoris je ne regrette rien de cet acharnement - si minime du reste face au plaisir de la lecture.

Naïf et touchant personnage, l’intelligent et joli secrétaire de la police judiciaire, Eraste Fandorine, a, pour moi, quelque chose d’un Rouletabille, peut-être sa candeur, mais aussi la grâce toute faite de notre Arsène Lupin national, le flair d’un Sherlock Holmes aussi. Il a les joues roses, et porte un corset de fille. Il est débrouillard mais délicat. Il n’a plus de père, plus de mère, plus de fortune, que des dettes et nécessité de gagner son pain. Le hasard lui sourit, comme une bonne étoile. Et son sourire tendre émeut les femmes.
Il m’émeut, moi, et dans ce qu’il est, et dans ce qu’il fait. Et, exploit, dès les premières pages… Voyez vous même…

Moscou. Un parc en ville, des bosquets de lilas, le printemps à la porte, des promeneurs au pas serein, des enfants en costume marin, le rire aux dents. Des ballons rouges au ciel, des bateaux dans les fontaines. Un banc. Dessus, une juvénile et délicate blonde, sa gouvernante robuste. Plus loin, un jeune homme agréable qui s’avance, hésitant. Puis qui se jette à leurs pieds, déclare sa flamme à la beauté. Elle refuse ! Elle ne le connait pas ! La duègne s’indigne avec un accent allemand féroce. L’homme tire une arme de sa poche, et… se brûle la cervelle !

Quelques pâtés de maison plus loin, notre héros qui s’ignore est occupé à une tâche rébarbative et ingrate sous la férule de son patron. Il accueille avec joie la fantaisie quotidienne de ce-dernier : la lecture à voix haute de la Gazette de Moscou. Aux publicités sur les corsets pour dandy succèdent l’annonce de l’ouverture d’un orphelinat, des nouvelles du souverain, une condamnation de la barbarie des bachi-bouzouks et le surprenant récit de l’assassinat étrange du Parc Alexandre. Curieux, le Grand Maître de la police dépêche son brave assistant aux nouvelles auprès du commissariat chargé de l’affaire. Eraste Fandorine n’attendait que cette opportunité pour se soustraire à son morne travail ; elle est la première qui se présente à lui. Ivre de bonheur, empressé, il la saisit au vol. Et, fatalement, entre dans l’engrenage. 

Par pitié, entrez-y aussi, que je puisse partager avec vous ce succulent personnage de sucre candy.

Et puisqu’un extrait parle mieux que des compliments, je vous laisse seuls juges :

« Tout d’abord Eraste Pétrovitch pensa : il m’a atteint au foie, et, du fond de sa mémoire, émergea une définition sortie de son dernier manuel de biologie : « Le foie : organe du corps animal qui sépare le sang de la bile. » Ensuite, il vit Akhtyrsev mourir. Eraste Pétrovitch n’avait encore jamais assisté à la mort d’un être humain, et pourtant, il sut immédiatement qu’Akhtyrsev venait de rendre l’âme. Ses yeux étaient devenus vitreux, ses lèvres s’étaient gonflées compulsivement et un filet de sang pourpre s’en écoulait. Très lentement et même avec une certaine élégance, ainsi qu’il sembla à Eraste Pétrovitch, le fonctionnaire dégagea la lame, qui, pour l’heure, ne brillait plus. Doucement, tout doucement, il se tourna vers Eraste Pétrovitch, qui vit le visage de l’homme tout près du sien – ses yeux clairs troués au milieu par le point noir de ses pupilles, ses fines lèvres exsangues.
Les lèvres remuèrent et prononcèrent distinctement « Azazel ». Alors le temps cessa de s’étirer pour se contracter tel un ressort, qui, en se détendant, frappa Eraste Pétrovitch au côté droit, si fort qu’il en tomba à la renverse et que sa nuque heurta violemment le bord de la balustrade. Qu’est-ce ? Qui est cet « Azazel » ? pensa Fandorine. Je dors ou quoi ? Et il pensa aussi : Il est tombé sur le « Lord Byron » avec son couteau. En baleine très solide. Taille fine et belle carrure
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 »

Val'Air

Posté par Bonbonniere à 20:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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