samedi 27 février 2010

Méga Histoire

Pot-Bouille. Emile Zola. 1882.

 

Je me suis souvent cantonnée à ce livre magique qu’est Au Bonheur des dames

D’Emile Zola, j’en ai lu : Nana, l’Assommoir, Le Rêve…, mais toujours, sans cesse, j’en revenais à cette frêle nana qu’est Denise et qui rêve à l’amour sans vouloir être assommée de celui, féroce et violent, qu’elle dénigre pour Octave Mouret. J’y trouvais le plaisir des tenues chatoyantes de cette époque révolue. Celui aussi des rouages métalliques du magasin de luxe, des amours douloureuses qui se refusent, d’un petit monde qui bataille dans les coupons de soies, les commérages à l’heure du thé, la jalousie dans les antichambres, l’amertume aux heures maussades des échoppes lézardées, l’envie à tout, pour tout. 

Il a fallu que l’on me cite les yeux de Mouret - en tout point identiques dans Pot-Bouille - pour que je m’y intéresse. Ses yeux « couleur de vieil or, d’une douceur de velours ». Alors j’ai plongé. 

J’ai chu. J’ai chu dans une maison bourgeoise où, à chacun des quatre étages, s’entrecroisent les filles de cuisines. Sales et vulgaires, elles se crachent les unes aux autres, par leur fenêtre donnant sur cour intérieure, les vérités sur leurs maitresses aux adultères secrètes, aux maladies dolentes, au tracas matrimoniaux, aux vanités cupides. Puis dans les appartements, il y a ceux qui sont riches et heureux, ceux qui tirent sur les quatre-bouts, il y a celles qui sont veuves, il y a ceux qui ont des vies idiotes, il y a celles qui ont des relations. Zola nous amène à découvrir des pans de vie, des catégories sociales. Lire ce livre, c’est comme ouvrir une de ces encyclopédies d’histoire pour enfant où sont découpées en plan les maisons. Pareillement, chaque pièce est exposée à nos mirettes éveillées, et on regarde les décors, les papiers peints, et on s’imagine les activités des locataires. C’est une maison de ville, aux poupées réelles, à l’escalier de service pour les bonnes, et à l’escalier monumental pour les bonnes gens. 

Et dans ces escaliers, à les gravir et les descendre sans cesse, le jeune Octave Mouret, nouveau à Paris et résidant de la maison, cherche sa fortune. La fortune ne peut lui être due que des femmes. Aussi en cherche-t-il une et puisque la maison est de bonnes mœurs et qu’il ne faut point ramener ici de maîtresse, la grande ruse est de l’y trouver. Alors, il étudie ses voisines. Mais elles ne sont pas bien grasses, ou bien trop fraiches, ou bien elles n’ont point d’envie. Pourtant, même les moins belles l’attirent, le rendent tour à tour féroce de séduire leur religion, leurs appétits. Il use de charme, de ruse, de violence même. 

J’ai beau savoir déjà qui est la femme qui aura son cœur, je dévore ses caprices de coureur de jupons avec friponnerie. Le personnage, dont je connais la maturité future, m’étonne, me déplait parfois, m’embrase d’autres fois Dans ce livre, la candeur est finalement rare, les propos sexuels écrits noir sur blanc, la vérité obscène. Mais puisque j’y ai lu de la bouche d’un personnage que l’éducation est capitale et qu’il faut tenir l’enfant dans l’innocence, à cette lecture, je me sens moi-même enfant. Enfant à tout entendre de ce qui devrait m’être caché mais que je ne peux plus ignorer. Enfant, à  grandir.


Extrait :

«  Et, pendant qu’elle parlait, les membres las, il s’excitait à la regarder, il la trouvait provocante au milieu de son désordre, avec son teint de plomb, son visage tiré par la crise comme par toute une nuit d’amour. Derrière le flot noir de ses cheveux dénoués, qui coulait sur ses épaules, il croyait voir la tête pauvre et sans barbe du mari. Alors, les mains tendues, du geste brutal dont il aurait empoigné une fille, il voulut la prendre. 

- Eh bien ! Quoi donc ? dit-elle d’une voix pleine de surprise. 

A son tour, elle le regardait, les yeux si froids, la chair si calme, qu’il se sentit tout glacé et laissa retomber ses mains, avec une lenteur gauche, comprenant le ridicule de son geste. Puis, dans un dernier bâillement nerveux qu’elle étouffait, elle ajouta lentement :

- Ah ! Cher Monsieur, si vous saviez ! 

Et elle haussa les épaules, sans se fâcher, comme écrasée par le mépris et la lassitude de l’homme. 

(…)

Dans l’escalier, Octave s’arrêtait à chaque étage. Elle n’aimait donc pas ça ? Il venait de la sentir indifférente, sans désir comme sans révolte, aussi peu commode que sa patronne, madame Hédouin.  Pourquoi Campardon la disait-il hystérique ? C’était inepte, de l’avoir trompé, en lui contant cette farce ; car jamais, sans le mensonge de l’architecte, il n’aurait risqué une telle aventure. Et il restait étourdi du dénouement, troublé dans ses idées sur l’hystérie, songeant aux histoires qui couraient. Le mot de Trublot lui revint : on ne savait pas, avec ces détraquées dont les yeux luisaient comme des braises. »

 

 

Posté par Bonbonniere à 19:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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