jeudi 19 novembre 2009
Toulemonde est la France d'en bas
Odette Toulemonde. Eric-Emmanuel Schmidt. (2007)

Eric-Emmanuel Schmidt, deux ans après, est toujours atteint par le syndrome Raffarin et son facétieux « France d’en bas » : le bonheur chez les petites gens. Mais il est malin le Schmidt, puisqu’il situe son histoire en Belgique. Il brouille la piste, il en fait le détour, mais c’est un peu un éléphant dans une boutique de porcelaine.
L’histoire se passe donc en Belgique. Et où en Belgique ? A Charleroi. Charleroi, la banlieusarde, la ville dormeuse. C’est le 9-3 de Bruxelles. Rien de mieux qu’une banlieue pour y déployer la vie misérable des gens heureux.
On y croise un Jésus lunaire qui marche sur l’eau, qui nettoie les pieds des habitants de l’immeuble de notre héroïne, Odette (Catherine Frot insipide qui nous joue du Catherine Frot avec ses mimiques de bonne sœur heureuse et cruche).
Les voisins d’Odette sont un couple d’échangiste. Le mari aimerait bien se taper Odette et sa femme lui demande de recoudre son string porte-bonheur.
Les collègues d’Odette se tirent dans les pattes et sont jalouses d’elle.
Le fils d’Odette est coiffeur et gay. Et sa sœur est une chieuse qui se rebelle gentiment contre la société.
Et Odette ? Odette, elle a la main sur le cœur et ne voit jamais le mal. Tout est beau avec Odette. Elle demande toujours à Jésus s’il va bien, elle conseille à une cliente des anticernes efficaces contre les cocards donnés par une porte. Magnifique dialogue où elle lui dit de changer de porte et de porter plainte contre elle, et même d’en changer ! Ah Odette ! Que ne ferait-on pas sans elle !
Mais Odette a une botte secrète pour être si heureuse dans sa vie minable qui lui convient si bien. Odette, elle lit les livres de Balthazar Balsan (Albert Dupontel), auteur à succès de livres pour les ménagères et les femmes célibataires qui font collections de poupées et aiment les couchers de soleil sur la plage.
La vie d’Odette a changé quand elle a lu ses livres. Faut la comprendre, elle a perdu son mari, son fils est gay, sa fille est paumée, son travail ne l’épanouit pas. Bref, elle a une vie de merde. Mais avec les livres de Balsan, elle reprend goût à la vie et sourit à tout et tous ! Quand elle lit ses livres, elle lévite, si, si ! Rien que pour voir ça, il faut regarder le film ! Catherine Frot qui lévite, le nez dans un bouquin, ça vaut le coup d’œil, croyez-moi. Tout comme la voir se dandiner sur du Joséphine Baker et justifier son choix musical par un ridicule « à l’intérieur je suis noire ».
Schmidt joue sur la différence entre la pauvre femme heureuse dans son quotidien monotone, bêbête, inculte (encore un magnifique dialogue où elle confond le prix Nobel de la paix et le prix Nobel de littérature et où elle raconte que si Mère Theresa l’a obtenu, il n’y a pas de raison que Balsan ne l’ait point) et un auteur (on pourrait croire qu’il s’agit d’une doublure de Marc Levi) dont la vie se disloque.
Tout se tient là. Balthazar devrait avoir une vie heureuse avec sa très belle femme froide, son enfant, sa belle maison et sa belle voiture, son argent, ses maîtresses. Mais voilà. Il n’est pas heureux parce qu’il a reçu une mauvaise critique de la part de l’amant de sa femme.
Ca va, vous suivez toujours ?
Vous me direz, comment les deux personnages du film peuvent donc se rencontrer, eux que tout dissocie ? Et bien c’est fort simple. Notre gentille Odette écrit une lettre pathétique de bons sentiments sous forme de déclaration d’amour à notre auteur malheureux. Et évidemment, il la lira. Et quelques jours après un suicide raté il prend la route de Paris à Charleroi pour faire une cure de bonheur auprès d’Odette. Et peut-être refaire sa vie misérable.
S’ensuit des scènes tout aussi inconsistantes où Odette danse sur Joséphine Baker en faisant à manger (et où elle lévite, encore !), où Balsan reçoit des cours de félicité le cul dans un pyjama marsupilami.
Alors oui on aura compris le message. Ne pas mépriser les petites gens, la France (Belgique) d’en bas, puisque de toute façon ils sont plus heureux que les autres à qui tout est censé réussir.
Mais c’est lourd, fastidieux, les clichés se suivent et s’enfilent comme un collier de fausses perles. Aucune drôlerie. Où est donc passée la fraîcheur de Catherine Frot ? Albert Dupontel est tout aussi inefficace quoiqu’on s’habitue bien mieux à ses yeux de chiens battus, à son phrasé monocorde et ses phrases sans intérêt.
Le genre de film dont on est relativement fier d’avoir tenu jusqu’au bout.
Une question persiste pour ma part. Suis-je donc une mauvaise personne de ne point admirer la vie d’Odette ? Serais-je alors prétentieuse ?
Sentiment dérangeant que de se faire pointer du doigt par Schmidt.
Fort heureusement, la question ne me triture pas trop les méninges et ne persistera pas bien longtemps, tout comme le film.
AnnaX.Elle
jeudi 12 novembre 2009
A pleins poumons
Lungs. Florence + the machine. (2009)
En voilà un de premier album qui porte bien son nom. Poumons. Au pluriel. Deux poumons pour deux CDs (Deluxe Edition). Un dans votre main droite, l'autre dans votre gauche, et vous, comme Florence, Between two lungs, à hésiter : lequel glisser en premier dans la platine ?
Moi j'hésite parmi toute cette vitalité cruelle. Tour à tour, égorgeuse d'oiseau chanteur, creveuse d'oeil jalouse, ou amoureuse rebelle, l'anglaise nous raconte ses histoires baroques et nous invite à danser la gigue, à chanter nous aussi à pleins poumons. J'ai des images en l'écoutant. Je clappe des mains et le sang gicle dans l'air comme les cheveux furie de cette rouquine incendiaire. Puis je m'apaise, je ris. C'est vrai, cette joie qu'elle nous insuffle, cette joie qu'on devrait trouver partout et nulle part, on a tendance à l'affaiblir. Pour Florence, la joie nous heurte la tête comme une balle. La musique de ses Machines vient donc tinter à nos tympans, comme un mélange de soul, de blues noir américain, ou encore comme une réminiscence nostalgique des Seventie's. Que du bonheur en somme.
De tout ceci, j'en aime la voix, claire et incisive, suave ou puissante ; j'en aime les textes, ces cynismes, ces douceurs aussi -car elle ne chante pas que la violence ; j'en aime les rythmes contrebalancés dans Blinding, un peu tribal à mon oreille, et celui "so weird" comme on dirait outre-manche de Girl with one eye, un semblant de Tim Burton en chanson. Je n'aime pas du tout les cœurs trop importants sur certaines pistes qui me donnent l'impression d'écouter du rock facile des années 90 ; mais j'aime la facilité qu'à cette artiste de mettre en joie des paroles si dures. Alors je ventile, je m'emplis la cage thoracique de ces airs à fredonner, mais je reste sur mes gardes : qui sait, si un jour elle s'attaque à mon coeur ?
Respirez par vous même : Poumon 1 & Poumon 2.
Val'Air
jeudi 5 novembre 2009
Monica Morceau et Sophie Bellucci
Ne te retourne pas. Marina de Van. (2009)
Ne te retourne pas était à Cannes, on en a beaucoup entendu parler puisque les deux femmes du film sont deux stars. Mais bien plus qu'un film de femmes connues et reconnues, c'est un bon film. De ceux qu'on oublie pas facilement une fois que la pellicule est terminée.
Il raconte l'histoire d'une femme qui, du jour au lendemain, perd toutes ses perceptions oculaires. Folie, maladie ? Film fantastique ou psychologique ? Marina de Van n'a pas su tellement choisir entre les deux. Alors oui j'ai eu peur. Public facile, je me suis souvent retournée dans mon dos pour vérifier que mes meubles n'avaient pas changé, que l'espace était toujours le même.
La femme du départ, Sophie Marceau, a un réel problème. Son mari, ses enfants, sa maison. Tout devient différent. Les visages, les couleurs, les emplacements. La peur panique monte, jusqu'à son paroxysme. Puisqu'elle-même devient une autre personne. Utilisation du morphing, peut-être un poil trop long. Ce n'était pas la peine de prendre le spectateur pour un idiot et de montrer trop de fois le visage d'une femme qui ressemble à la fois à Sophie Marceau et à Monica Bellucci. Mais soit, le travail reste bien fait et on y croit. C'est le principal.
A partir du moment où l'héroïne porte en elle les deux actrices, le film bascule dans le psychologique. Histoire de famille légèrement abracadabrantesque. Un voyage en Italie auquel on ne comprend pas au départ le pourquoi du comment. Un éventuel inceste qui sort de nul part. Une scène magnifique de fête de famille où Monica danse jusqu'à l'oubli de soi. Jusqu'à redevenir une petite fille. Jusqu'à ce que son corps se transforme, tel un alien, la peau boursouflée, la jambe qui boite.
Et le dénouement, qui nous plonge définitivement dans le réel. Au diable le fantastique et le psychologique. On comprend tout mais on reste déçu, comme un peu sur sa faim. On aurait aimé en savoir plus encore.
Mais je ne vous dirai rien pour ne pas perdre du suspense, qui reste, toutefois, assez inattendu même si que peu haletant.
AnnaX.Elle
jeudi 29 octobre 2009
La superbe: pour ou contre ?
La superbe. Benjamin Biolay. (2009)
En forme de Post-It.
Première écoute. La superbe. Benjamin Biolay. L'album sort d'un chapeau de magicien. Je ne l'attendais pas mais l'évidence est là, à l'oreille, il y avait déjà ce manque des mots à venir, cet écho de la voix à avaler. Alors aussitôt, mettre en écoute. Et là, directement, aimer. C'est dingue. Ce violon, cette envolée voccale inattendue, ce piano, ce saxo jazzy en bout, ce tout. La première piste, l'éponyme, la merveilleuse, suffit à tout l'album. La suite n'est pas écoutée, retour au début, encore, encore. Première écoute bouclée. Résumé : La superbe, la superbe, la superbe... La superbe.
Deuxième écoute. Je me force à aller plus loin. Je trouve le
double CD trop long, un peu prétentieux. J’ai peur de me lasser de tout cet amour qu’il narre. Il est brut, parfois neutre, obscène, tendre, ou passionnel, cet
amour. Il est plein de ruptures. De douleur, de souvenirs, de ratés. Aussi hétéroclites que ce grand
déballage de styles. Musicaux, j’entends et vous aussi bientôt, peut-être ?
Alors, de lassitude, un peu ; même si, parfois, la magie opère. Là dedans, il y a de vraies
petites merveilles -cachées sous certaines fadeurs qui se laissent écouter, quand même, avec un peu de peine. J'en retiens quelques pistes... Que ce soit une question d’Héritage,
non voulu, subi, tortueux, et chagrin, ou le spleen du Night Shop. Plus loin, il y a ces regrets déguisés, ces mal-vus et Tout ça me tourmente, fredonne-t-il mais
qu’un peu, ne pas s’appesantir, et rire. Rire des fêlures, les noyer sous la pop
guillerette d’Assez parlé de moi !
Pourtant, navré monsieur Biolay, mais cette demande, je la passe sous silence.
Enième écoute. Le Cd en mode shuffle. Il faut au moins cela
pour en casser l’accoutumance de mes tympans. Et cela réussit. J’ai capté ce
soir une autre réalité, une autre histoire, un truc vrai comme Benjamin Biolay
sait raconter. Quelque chose qui ne m’aurait pas échappé si je ne sélectionnais
pas mes préférences en lecture et me nourrissait chaque matin, réveil métro,
MP3 aux oreilles, de paroles déjà chéries. Ce truc formidable, c’est le duo avec
Jeanne Cherhal. Brandt Rhapsody, une
vie en tranche façon post-it.
Celui que je vous conseille de coller sur votre frigidaire :
« Benjamin Biolay. La superbe. Acheter. »
Val'Air
.....
Biolay a le complexe Gainsbourg
Je n'ai jamais tellement su si j'aimais ou détestais Benjamin Biolay. A la fois gentil génie et pur copieur. Agaçant. Oui, parce que, Benjamin Biolay a le complexe de Gainsbourg. On le sait depuis Rose Kennedy. Mais, depuis, rien a changé. Il fait chanter des actrices (mais malheureusement sans le génie du maître Serge qui nous donnait du Adjani ou Deneuve, Biolay se contente de Mastroianni), il parle de l'amour (mais sans humour, c'est toujours très sérieux et très triste, sans espoir), il fait de magnifiques duos (ce qui est notable avec Hardy et Cherhal), il a le cheveux gras, la bedaine de la bière (ce qui, entre nous, n'est pas très sexy), la clope au bec, les mots courants, familiers mais aux sonorités toutes musicales (conifères, train corail, ...), et il est amoureux de Lou Doillon. Donc, oui il a le complexe Gainsbourien. Tout en ressemblant vaguement à Nick Cave (quand celui-ci n'arborait pas sa barbe de papi).
Nous avons perdu le dandy propre sur lui, à la chevelure bien mise, aux mots percutants de douceur, à la musique de chambre pop-rock. Il me faisait alors bien plus penser à Neil Hannon. Le gendre idéal qui est maintenant devenu une caricature de lui-même en bad-boy infréquentable mais surdoué. Soit.
La Superbe n'a rien d'une superbe pour moi. Certes il y a toujours ces envolées lyriques de symphonie ou la mise en place parfaite du saxophone façon Amérique Noire des années 80 (mais là encore Gainsbourg l'avait déjà fait), il a toujours ces jolis mots (quoique cela commence à s'épuiser dans le répertoire), cette voix doucereuse qui prend la tête tout en l'apaisant...
Alors quoi ? Le design de l'album ne ressemble à rien, tout comme déjà Trash yéyé. La lourdeur de 23 chansons pèse sur mon moral, les duos ne mettent pas en valeur les invités, les thèmes se répètent tout comme la musique.
Bref, c'est du déjà vu, de la conserve enrobée d'un beau ruban pour faire passer le tout. Mais rien de transcendant. Si ce n'est, Brandt Rhapsody qui surpasse le reste de l'album dans sa qualité et son audace, on peut remercier Jeanne.
Mais ma foi, je resterai A l'origine...
AnnaX.Elle
Pour les petits porte-monnaies, en toute légalité à écouter, c'est par ici, ou à visionner, par là.
DRAGIBUS
La chic musique, colorée et sucrée, noire ou barbare, jaune mais pas monotone, rose pour la prose, avez-vous saisi le contexte ?
jeudi 22 octobre 2009
Achtung !
Wolfenstein.
Plateforme : PC
Développeur : Raven software
Editeur : Activision
Sortie le : 15/09/09
Voilà quelque temps que l'on n'avait plus entendu parler de Lui.
Vous vous demandez sans doute de qui je parle pour mettre une majuscule. Lui c'est l'ancêtre, le papi.
Un peu celui par qui tout a commencé. Du temps où les Jeux Vidéos étaient considérés comme un passe-temps majoritairement destiné aux boutonneux, il fut l'un des premiers à faire parler de lui. Surtout par la polémique qu'il a engendrée.
Je m'explique : en 1992 sortait l'un des tous premiers jeux en 3D : Wolfenstein 3D (le bien nommé). Il y était tout simplement question de « buter » du nazi et autres créatures mystiques. Chose exceptionnelle, le jeu fut accusé de faire l'apologie du nazisme du fait des nombreuses croix gammées et autres symboles présents tout au long des niveaux...
Allez comprendre.
Une suite, ayant connu un succès plutôt franc, est sortie en 2001 ; elle permettait (avec bonheur) de laminer une bonne partie de l'effectif du IIIe Reich, où l'on retrouvait un scénario assez riche, des boss, des trésors... Le tout dans une ambiance proche du premier épisode ou d'un Indiana Jones.
Alors nous voilà de retour dans les bottes de l'agent B.J. Blazkowitz et ce pour notre plus grand plaisir.
Quoi de neuf ? Pas grand-chose, un moteur graphique et physique accusant l'âge, la faute à une politique maison voulant qu'un moteur graphique se réutilise (Doom, Quake et consorts en ont fait les frais). On reste cependant dans quelque chose de supportable. Pour l'ambiance, moins de « flippe », plus de « fric ». En effet l'argent récolté dans cet opus tout au long des niveaux va vous permettre d'acheter des améliorations pour vos armes. Un petit vent de fraîcheur qui sera le bienvenu et qui permet de varier l'expérience de jeu à loisir même si l'idée aurait mérité d'être plus exploitée. Que les puristes se rassurent : Tesla, le canon désintégrateur, le mp40 et autres joyeusetés sont toujours là.
Bref, ne boudons pas notre plaisir, c'est toujours aussi jouissif de désintégrer les nazis. D'ailleurs côté bestiaire ça bouge aussi : du nazi, du super-nazi, du commandant nazi, du scientifique (nazi, cela va de soi)... Et du démon bien sûr ! Normal, sauf que cet aspect ésotérique si cher à l'univers du « Château des loups » est abordé d'une toute nouvelle manière. Ce qui m'amène à évoquer le « Voile », une dimension parallèle alimentant les recherches des nazis de tout poil, auquel s’ajoute la petite dose de Über-pouvoir par le biais de cristaux nous permettant d'utiliser le Voile...
Oui je sais ça à l'air dur à comprendre comme ça mais en fait non.
Au registre des petits détails, il y a les journaux de renseignements dispersés qui ajoutent au background, et par le biais desquels ont obtient des informations sur l'ennemi. D'ailleurs, face à l'ennemi, fini la solitude, des factions donnent les missions, - soit dit en passant c'est peut-être l'un des aspects les moins folichons du jeu parce que se taper des allers-retours dans la ville devient vite barbant -. Une petite ville de Bavière qui accueille toute l'action du jeu, lui accordant une fausse idée de liberté et un beau parcours fléché.
J'ai l'air méchant comme ça mais à vouloir être sur tous les fronts, les développeurs en ont presque oublié la principale mécanique ludique de la franchise : la simplicité.
Mais je vous laisserai juger par vous même car s'il ne parvient pas à me faire oublier la précédente mouture, ce Wolfenstein par bien des côtés est une petite réussite faisant le bruit d'un pétard mouillé et c'est bien dommage.
EzeR
ACIDOFILO
Joyeux jeux, entrez dans l'explosif, le corrosif, accrochez-vous à votre souris, votre clavier, bien ancré dans votre siège, secouez-vous, c'est parti !
jeudi 15 octobre 2009
Les temp(e)s gris(es)
Azazel. Boris Akounine. (2003)
Sous ombrelle de dentelle, ou
derrière vos binocles, découvrez la Russie tsariste du XIXe.
Eraste Pétrovitch Fandorine, fonctionnaire jeunot de 14ème rang vous
y promène, vous y attache puis enfin vous y abat. Pour de vrai. Il vous tue.
C’est si simple de s’y laisser prendre. Les mots sont maniés avec une
virtuosité qui la rend toute ordinaire mais pas moins efficace, les
descriptions sont comme des paysages, les personnages ont chacun leur densité
propre… Le bémol ne porte que sur la complexité des noms, que ce soit ceux des
personnages dont on a peur d’écorcher la prononciation à l’oreille, ou encore
ceux des rues aux longueurs abominables. Mais peut-on retirer à l’auteur le
crédit de nous faire vivre ce pays tel qu’il était : exotique et inaccessible ? Non. C’est ce que j’ai pensé à ma première lecture,
m’efforçant de retenir les patronymes, en les marmonnant entre mes dents
serrées pour les rentrer une fois pour toutes ; comprendre aussi les rouages de
la hiérarchie russe, et aujourd’hui que ce livre figure parmi mes favoris je ne
regrette rien de cet acharnement - si minime du reste face au plaisir de la
lecture.
Naïf
et touchant personnage, l’intelligent et joli secrétaire de la police
judiciaire, Eraste Fandorine, a, pour moi, quelque chose d’un Rouletabille,
peut-être sa candeur, mais aussi la grâce toute faite de notre Arsène Lupin
national, le flair d’un Sherlock Holmes aussi. Il a les joues roses, et porte
un corset de fille. Il est débrouillard mais délicat. Il n’a plus de père, plus
de mère, plus de fortune, que des dettes et nécessité de gagner son pain. Le
hasard lui sourit, comme une bonne étoile. Et son sourire tendre émeut les
femmes.
Il m’émeut, moi, et dans ce qu’il est, et dans ce qu’il fait. Et, exploit, dès
les premières pages… Voyez vous même…
Moscou. Un parc en ville, des
bosquets de lilas, le printemps à la porte, des promeneurs au pas serein, des
enfants en costume marin, le rire aux dents. Des ballons rouges au ciel, des
bateaux dans les fontaines. Un banc. Dessus, une juvénile et délicate blonde,
sa gouvernante robuste. Plus loin, un jeune homme agréable qui s’avance,
hésitant. Puis qui se jette à leurs pieds, déclare sa flamme à la beauté. Elle
refuse ! Elle ne le connait pas ! La duègne s’indigne avec un accent allemand
féroce. L’homme tire une arme de sa poche, et… se brûle la cervelle !
Quelques pâtés de maison plus
loin, notre héros qui s’ignore est occupé à une tâche rébarbative et ingrate
sous la férule de son patron. Il accueille avec joie la fantaisie quotidienne
de ce-dernier : la lecture à voix haute de la Gazette de Moscou. Aux publicités sur les corsets pour
dandy succèdent l’annonce de l’ouverture d’un orphelinat, des nouvelles du
souverain, une condamnation de la barbarie des bachi-bouzouks et le surprenant
récit de l’assassinat étrange du Parc Alexandre. Curieux, le Grand Maître de la
police dépêche son brave assistant aux nouvelles auprès du commissariat chargé
de l’affaire. Eraste Fandorine n’attendait que cette opportunité pour se
soustraire à son morne travail ; elle est la première qui se présente à lui.
Ivre de bonheur, empressé, il la saisit au vol. Et, fatalement, entre dans
l’engrenage.
Par pitié, entrez-y
aussi, que je puisse partager avec vous ce succulent personnage de sucre candy.
Et
puisqu’un extrait parle mieux que des compliments, je vous laisse seuls juges :
« Tout d’abord Eraste Pétrovitch pensa : il m’a atteint au foie, et, du fond de sa mémoire, émergea une définition sortie de son dernier manuel de biologie : « Le foie : organe du corps animal qui sépare le sang de la bile. » Ensuite, il vit Akhtyrsev mourir. Eraste Pétrovitch n’avait encore jamais assisté à la mort d’un être humain, et pourtant, il sut immédiatement qu’Akhtyrsev venait de rendre l’âme. Ses yeux étaient devenus vitreux, ses lèvres s’étaient gonflées compulsivement et un filet de sang pourpre s’en écoulait. Très lentement et même avec une certaine élégance, ainsi qu’il sembla à Eraste Pétrovitch, le fonctionnaire dégagea la lame, qui, pour l’heure, ne brillait plus. Doucement, tout doucement, il se tourna vers Eraste Pétrovitch, qui vit le visage de l’homme tout près du sien – ses yeux clairs troués au milieu par le point noir de ses pupilles, ses fines lèvres exsangues.
Les lèvres remuèrent et prononcèrent distinctement « Azazel ». Alors le temps cessa de s’étirer pour se contracter tel un ressort, qui, en se détendant, frappa Eraste Pétrovitch au côté droit, si fort qu’il en tomba à la renverse et que sa nuque heurta violemment le bord de la balustrade. Qu’est-ce ? Qui est cet « Azazel » ? pensa Fandorine. Je dors ou quoi ? Et il pensa aussi : Il est tombé sur le « Lord Byron » avec son couteau. En baleine très solide. Taille fine et belle carrure. »
Val'Air
CARAMBAR
Beaux mots, sucez, croquez, malaxez, savourez, la distillation du sucre caramélisé, les phrases affamées, engluez vos dents, vivez de sentiments, finissez la barre, et de vos yeux fondez d’un racontar.
jeudi 8 octobre 2009
Accordez-vous un instant de doute
Accords et désaccords (Sweet and Lowdown). Woody Allen. (1999)
Vous connaissez Django Reinhardt.
Mais connaissez-vous son plus grand fan ? Il s’agit d’Emmet Ray.
Et qui est Emmet Ray ?
Emmet Ray est un guitariste américain de jazz qui aime regarder les trains, tirer au pistolet sur des rats dans les décharges, porter de beaux costumes chers, boire, charmer les femmes, parler de lui. C’est un artiste et il en a tous les défauts. Egoïste, égocentrique, misogyne, beau-parleur, flambeur, dragueur, malheureux.
Ses femmes disent de lui qu’il pourrait surpasser Django Reinhardt s’il mettait plus de sentiments dans sa musique. Mais Emmet Ray semble être un insensible.
Dans sa vie, il a pourtant eu deux grandes histoires d’amour. Une jeune fille simple, un peu bête et muette, qui dévore des desserts en le regardant avec des yeux énamourés. Mais elle a eu la délicatesse de lui dire qu’elle l’aimait. Alors Emmet l’a abandonné. Elle s’appelait Hattie. Puis il y a eu la mondaine, la très belle Blanche, il s’est offert le luxe de l’épouser. Mais elle a eu l’indélicatesse de le tromper, alors furieux, il l’a abandonné pour tenter de retrouver Hattie. Mais Hattie a refait sa vie, mère et femme mariée. Triste, il a cassé sa guitare et nous n’avons plus eu de nouvelles de sa vie.
Quant à son admiration pour Django Reinhardt, on raconte qu’il était tellement fasciné par lui qu’il pleurait dès qu’il l’entendait et qu’il pouvait même s’évanouir. Il s’est toujours lui-même désigné deuxième guitariste après Django, le manouche, là-bas, en Europe.
Vous y avez cru ?
Moi aussi, pour tout vous dire.
Emmet Ray n’existe pas. Il est un personnage joué par Sean Penn, pour qui Woody Allen a écrit un vrai-faux documentaire sur sa vie.
Le film est d’ailleurs fait comme un documentaire. Il commence par Woody Allen qui nous parle d’Emmet. Ainsi, tout le long du film, nous avons l’avis de personnes qui ont côtoyé Emmet, et qui commentent sa vie, ses actions, ses sentiments. Ses proches, ses musiciens, se reconvertissent tous dans des rôles de biographes.
C’est drôle, touchant et terriblement jazzy.
Sean Penn y est juste, Uma Thurman nous joue les grandes abonnées des rôles de femmes fatales. Mais mon vrai coup de cœur revient à Samantha Morton, interprète d’Hattie. Sa moue de petite fille muette, les joues pleines de sucreries, les épaules rentrées et ses fringues sans forme font d’elle une véritable perle de fraîcheur (bien loin de son rôle de femme de Ian Curtis dans Control, et c’est toujours si agréable de voir des acteurs être capable de jouer des rôles si différents).
Alors si vous aimez Django, vous aimerez Emmet.
Et si vous cherchez la musique du film, cherchez sous le nom de Howard Alden et non celui d’Emmet Ray.
AnnaX.Elle


